
Le parti du président Alassane Ouattara a remporté une large victoire lors des élections municipales et régionales du 2 septembre, confortant son statut de leader à deux ans de la présidentielle. En difficulté dans les urnes, la coalition d’opposition termine troisième derrière les candidats indépendants qui réalisent une percée notable. Entretien et décryptage avec Séverin Yao Kouamé, sociologue ivoirien.
C’est un scrutin considéré comme un baromètre pour la présidentielle de 2025 en Côte d’Ivoire. Les résultats quasi définitifs des élections municipales et régionales, organisées samedi à travers le pays, sont tombés, lundi 4 septembre, indiquant une victoire écrasante pour le RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix) du président Alassane Ouattara.
Selon la Commission électorale indépendante, son parti a remporté 123 municipalités sur 201 et 25 régions sur 31, loin devant le PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain) du défunt Henri Konan Bédié et le PPA-CI (Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire) de l’ancien président Laurent Gbagbo. Seuls trois résultats, dans deux communes et une région, sont encore attendus.
Les deux principales forces d’opposition qui avaient conclu une alliance partielle dans plusieurs localités ont remporté 34 communes et 4 régions, dans ce scrutin marqué par une percée notable des candidats indépendants.
Pour analyser ces résultats et leur potentiel impact sur la présidentielle de 2025, France 24 s’est entretenu avec Séverin Yao Kouamé, sociologue ivoirien, enseignant-chercheur à l’université de Bouaké et fondateur du centre de réflexion Indigo Côte d’Ivoire.
France 24 : Le RHDP était donné grand favori du scrutin, comment évaluez-vous cette performance du parti d’Alassane Ouattara ?
Séverin Yao Kouamé : Dans ces élections, le parti au pouvoir conforte sa position de leader à l’échelle nationale, avec un électorat bien ancré à travers le pays. Le RHDP jouit d’une configuration démographique qui lui est favorable. En Côte d’Ivoire, le vote est très communautaire et centré sur les grandes figures politiques. Or les populations du nord, notamment dans les zones urbaines votent quasi-systématiquement pour Ouattara. Le RHDP qui occupe le devant de la scène depuis une quinzaine d’années bénéficie toujours d’un électorat actif et mobilisé.
Il y a néanmoins un petit bémol, car si la figure de Ouattara fait toujours recette, le RHDP connaît des dissensions. Plusieurs anciennes figures du parti l’ont quitté pour concourir en indépendant. Alassane Ouattara avait tenté de mettre en garde contre la tentation de ces candidatures dissidentes mais il n’est pas parvenu à les éviter. C’est le cas à Ferkessédougou ou à Kaniasso par exemple où les candidats RHDP ont perdu au profit d’anciens soutiens de la majorité.
Les deux principaux partis d’opposition, PDCI-RDA et PPA-CI n’ont remporté que 34 communes, alors que 42 ont été remportées par des candidats indépendants, s’agit-il d’un tournant dans le paysage politique ivoirien ?
Au vu des résultats, on peut établir que la principale opposition est désormais composée par les indépendants, dont une part importante provient du parti au pouvoir. De manière générale, on constate que l’opposition a de grosses difficultés à mobiliser, même si le PDCI-RDA est parvenu à conserver certains de ses bastions, notamment en pays baoulé et dans le sud du pays.
Le grand perdant de cette élection est incontestablement la gauche. Le parti de Laurent Gbagbo, le PPA-CI, pour qui ces élections constituaient un test important, n’a remporté que deux communes, en dehors de son alliance avec le PDCI-RDA. Sa défaite la plus cuisante est probablement à Yopougon, ancien fief de Gbagbo, que son fils, Michel, n’est pas parvenu à reprendre. La situation est également très mauvaise pour son ancien parti le FPI (Front populaire ivoirien) dont le président Pascal Affi N’guessan a lui-même perdu la région du Moronou, dans le centre-est, au profit de la coalition d’opposition.
On voit que la gauche n’est plus en phase avec les dynamiques locales actuelles. Dans ses bastions traditionnels, les populations ont évolué, pris de l’âge et le soutien pour Laurent Gbagbo s’est étiolé. Son parti n’a pas su maintenir le lien du fait d’un manque de travail de proximité, mais aussi de difficultés à faire émerger un message. Le PPA-CI demeure peu audible politiquement et la figure de Gbagbo ne suffit plus à fédérer et à mobiliser un électorat.
Quels enseignements les partis doivent-ils tirer de ces résultats dans l’optique de la présidentielle de 2025 ?
La gauche doit mener un gros travail pour remobiliser ses soutiens et réinventer son offre politique. Elle a une carte à jouer, car la question de la justice sociale est toujours d’actualité : beaucoup d’Ivoiriens estiment ne pas bénéficier assez des retombées de la croissance économique.
Pour le PDCI-RDA, la disparition de son président Henri Konan Bédié à un mois du scrutin ne semble avoir été ni un handicap majeur ni un catalyseur de mobilisation dans ces élections. Tout va maintenant se jouer sur la question de sa succession avec un vote prévu dans les prochains mois pour élire un nouveau chef.
Enfin, du côté du camp présidentiel, plusieurs figures politiques importantes sont parvenues à tirer leur épingle du jeu comme le Premier ministre, Patrick Achi, réélu à la tête du conseil régional de La Mé, ou le ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara, frère cadet du président, vainqueur dans le Tchologo. Mais cela ne fait pas d’eux des candidats d’envergure nationale. Au RHDP, il est encore bien trop tôt pour se lancer dans des pronostics d’éventuels successeurs à Alassane Ouattara, d’autant plus que le président, sorti lui aussi renforcé de ces élections, a laissé entendre qu’il pourrait encore concourir à d’autres mandats.